Citation de Demachy M. Frizot et R. Delpire, Histoire de voir: Le médium des
temps modernes (1880-1939), Centre National de la Photographie,
Paris, 1989, vol. Le médium des temps modernes (1880-1939), p. 70↩︎
Les pictorialistes donc restent dans une optique d’héritage du
tableau. Le pictorialisme se traduit aussi par une volonté d’opposition
au quantitatif, possible par la reproduction technique de la
photographie : « Multiplier c’est perdre le contact avec l’original1 » — théorie remise en cause par
Walter Benjamin, tout d’abord car il existe d’autres techniques de
reproduction préexistant à l’art photographique comme la gravure sur
bois, l’eau-forte et la lithographie2 ; puis la reproduction
mécanisée « […] s’affirme avec plus d’indépendance par rapport à
l’original que la reproduction manuelle3 ».
fig. 2lutte de Robert Demachy (1904), 17.4 x 11.6 cm, impression à la gomme bichromaté, Metropolitan Museum of Art
On peut citer Robert Demachy avec son œuvre Lutte (1904) (fig.
2), le rendu est volontairement pictural. Il disait lui-même :
« l’image définitive obtenue photographiquement ne devra son charme
artistique qu’à la façon dont l’auteur pourra la transformer4 » — ainsi pour lui il n’y a pas de
création dans la prise de vue ; la véritable « touche » artistique passe
par sa technique de retouche. Ainsi François Soulage définit la palette
d’outil : « Avec les reports à l’huile, le charbon, ou le
bormoil, la gomme bichromatée est le principal moyen
d’intervention d’une palette dont dispose Demachy pour transformer non
pas l’image mais le style pictural5 ». En effet, André
Rouillé explique ainsi que « […] ces photographes qui ont tous plus ou
moins fréquenté les ateliers d’artistes et assimilé le rôle sacré alors
accordé à la main dans l’art6 ». Il est alors
intéressant de le comparer avec une production par IA inspiré par une
vision, une volonté académique. Le portrait d’Edmond de Belamy
(2018) (fig. 3) du collectif Obvious, est le résultat d’un
algorithme de réseaux antagonistes génératifs (ou GAN) ayant appris
selon une base de données de milliers de photographies numériques de
portrait « classique ». Ces deux projets présentent en effet des
traitements pour ressembler à l’existant.
fig. 3Edmond de Belamy du collectif Obvious 700 × 700 mm, impression jet d’encre sur canvas
Traduction : [Les artéfacts] sont entre quelque chose de
numérique et pictural Limites et potentiels de l’intelligence
artificielle — Forum Vertigo 2020 (2/5), op. cit.41:00↩︎
Il y a dans les deux œuvres un rapport à la technique :
« Le pictorialisme commande d’humaniser l’objectif, d’en atténuer les
caractères machiniques. C’est ainsi que sont conçus les multiples
dispositifs optiques paradoxaux mêlant des objectifs avec des éléments
destinés à en inverser les qualités7 » — en effet André
Rouillé, indique que pour avoir un rendu non-photographique, les
pictorialismes utilisent dès la prise de vue des systèmes pour aller du
net au flou et obtenir de ces alliages des « contours moelleux8 ». On retrouve donc une production
qui, pour paraître « anti-photographique », utilise et détourne les
techniques photographiques et applique une « touche » sur l’image
négative. Ce mouvement n’est donc pas dans une « méconnaissance »
(cf. critiques ) de l’art photographique ; mais plutôt une
forme de détournement. Le collectif Obvious par l’usage d’algorithmes
génératifs antagonistes (— dont nous définirons la fonction en deuxième
partie) ancre leur pratique dans la technique algorithmique.
Les traitements convolutifs proposés par le collectif Obvious
engendrent « une touche », pour Klingermann la Neural Aesthetic
produit des artefacts : « [The artefact] in between something digital
and paintely9 ». Le collectif Obvious n’ajoute pas
de touches à la forme produite contrairement à Demachy. C’est l’usage de
l’algorithme qui modifie le style pictural.
Ainsi André Rouillé indique : « La retouche n’est plus cosmétique mais
une action en profondeur destinée à transcender un produit industriel en
œuvre d’art10 » — Or pour le portrait de
Belamy, il n’y avait pas de retouche. Obvious utilise une
touche artificielle, donc résidu esthétique hérité de l’algorithme et du
corpus d’apprentissage alors que Demachy — et les pictorialistes — sont
dans une optique de distanciation avec l’héritage photographique.
Mais est-ce pertinent de comparer ces deux productions
artistiques ?
« Pour Constant Puyo, le doctrinaire du pictorialisme, le sujet n’est
rien, l’interprétation est tout11 » — le sujet est donc
prétexte à une interprétation plastique de l’image.
Pour le portrait de Belamy, le sujet est au contraire
primordial, c’est par le choix des portraits que le collectif collecte
la base de données d’apprentissage, c’est dans une optique généalogique
qu’ils produisent le portrait. Ces deux pratiques apparaissent à priori
proches l’une de l’autre par leurs esthétiques, mais les intentions
demeurent complètement distinctes, car produites dans des contextes
sociaux et historiques complètement différents. L’intuition de comparer
ces deux pratiques permet de mettre en exergue certaines similitudes,
mais présente rapidement des limites. Le pictorialisme s’inscrit dans
une continuité des métiers de l’art, à une époque où la photographie
peine à « s’authentifier ». Alors que l’art génératif — et par extension
le portrait de Belamy — est authentifié et est diffusé par les
institutions à l’instar de la conférence Vertigo présentée en
introduction.
Le portrait d’Obvious est signé avec une formule mathématique faisant
référence au modèle des GAN proposé par Ian Goodfellow. Donc le
collectif ne se considère pas comme auteur, il ne considère pas non plus
leur base de données comme « l’auteure » du processus. En inscrivant la
formule, c’est le modèle de l’algorithme qui est l’auteur, et par
extension Ian Goodfellow. La démarche, sous forme de clin d’œil, parait
absurde à transposer dans d’autres disciplines artistiques : Est-ce que
les photographes signent sous le nom de « Daguerre » — ou en inscrivant
les formules chimiques de la fixation photosensible ? Est-ce que les
peintres de la renaissance italiennes signent « Alberti » ?
Il y a donc une primauté de la technique pour Obvious. À contrario,
Demachy utilise un monogramme pour signer son œuvre, inspiré par une
volonté japonisante et par le modernisme, il s’inspire clairement des
artistes de la sécession viennoise qui « […] en font un exercice de
recherche d’équilibre par un géométrisme architecturé12 ». Ces deux distinctions dans la
signature démontrent une déchirure, une fracture, entre les différentes
notions d’auteurs, sont à questionner. L’un se considère comme auteur,
modifiant une image par le geste, l’autre considère une primauté de
l’algorithme sur le reste.